A la Lisière
C’est peut-être une pierre de touche, une borne ou un seuil. C’est peut-être le début d’un champ ou d’un jardin. L’exposition À la lisière condense les dernières recherches de Sylvain Le Corre qui, par le dessin et l’installation, rend sensibles des passages. Il s’agit tout autant de sauts dans le temps, en s’inspirant des méthodes de l’archéologie, que de questions de cultures en envisageant les changements de sociétés passés et à venir. Si l’artiste, par sa méthode de collecte et de dessin d’observation en plein air, s’est longtemps identifié à la figure du cueilleur, un changement s’est opéré au travers de ces dernières résidences : une forme d’interrogation sur le principe même de sédentarisation, lié au développement de l’agriculture et des villes. Le travail de l’artiste a toujours reposé sur la mise en place de méthodes. La série au long cours des Fonds de poche affirmait ainsi, par le quadrillage, une façon de distinguer et d’isoler des éléments pour mieux les identifier ; un dispositif commun à de nombreux scientifiques qui pratiquent le relevé, que ce soit dans le domaine de la botanique ou de l’architecture. Dans ses dernières séries, la question de représenter des lieux traversés s’est ainsi doublée d’une perspective historique.
Liée à la peinture, l’histoire du paysage en Occident a pu être assimilée à celle d’un décor qui ne vaudrait que pour la scène, forcément humaine, qui s’y déroule. Au Moyen Âge, les enluminures montrent les terres cultivées et s’arrêtent pour ainsi dire à l’orée du bois. Estelle Zhong Mengual, dans Apprendre à voir, considère que ces œuvres historiques ont participé d’une secondarisation du vivant ; les artistes travaillaient depuis une perspective humaine et, malgré le niveau de précision dans la représentation, y plaçaient une attention symbolique. Voir le vivant relèverait ainsi, selon ses critères, de la perception des interactions qui se déroulent à d’autres niveaux, entre des espèces non humaines, comme la pollinisation ou la décomposition. Sylvain Le Corre est de cette génération d’artistes qui considère des milieux, des écosystèmes et joue des échelles pour développer d’autres récits. Dans l’une de ses dernières séries d’aquarelles, il s’intéresse particulièrement à des détails de la peinture flamande, on peut penser aux parterres de fleurs du retable de l’Agneau mystique de van Eyck. Il joue du cadre et représente le sol, la terre même au travers d’un contraste avec un drapé. Comme un voile qu’on aurait trop longtemps laissé couvrir une terra incognita ; il réinvestit le langage du symbolique. Dans une société laïque et urbanisée qui n’a plus les codes pour interpréter une peinture religieuse, comment redonner la perspective de ce qui était si local qu’on ne le représentait pas, si commun, qu’on l’oubliait presque…
Les dernières œuvres de Sylvain Le Corre prennent la forme de barrières. Cadres pour ses dessins, elles renvoient très concrètement à l’idée de clôture, un système d’organisation du monde qui devient une façon de structurer le regard. D’une certaine manière, on peut voir là un surcadrage ; une manière de rendre évidente une construction qui nous semble être devenue banale. En résidence à La Fourmie, dans une exploitation agricole du Centre-Bretagne, l’artiste a suivi les vaches, cherché à comprendre leurs façons de percevoir leur environnement et proposé une intervention in situ, un paysage à même les murs de l’étable, là où, d’ordinaire, les animaux laissent leurs traces par des coups de queue ou de sabot. Dans « Signes, Traces, Pistes », l’historien Carlo Ginzburg voyait dans la figure du chasseur peut-être le premier lecteur, celui qui était à même d’interpréter les traces comme des signes d’un animal absent. Sylvain Le Corre revient sur les traces d’animaux familiers, des animaux dont les images nous ont paradoxalement éloignés. Il s’agit aujourd’hui de retrouver les mots. Les limaces présentes à différents endroits de l’exposition, parmi les invertébrés qui constituent la majorité de la biomasse, comme les mouches dans la peinture du XVIe siècle, jouent de la frontière entre ce qui est montré et ce qui est réel ; nous voilà, avec ces petites présences, à la lisière et prêts à discerner.
Henri GUETTE